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PARACHUTISTES EN ALGÉRIE

Page de couverture

L’histoire des parachutistes est riche et passionnante

Blog de recherche en histoire militaire. Vous trouverez dans ces pages des recensions d'ouvrages et des articles de réflexion sur la collecte et la sauvegarde de l'expérience combattante aux XXe et XXIe siècles.

Marie-Danielle Demèlas

Docteur d’État en histoire, Marie-Danielle Demélas, spécialiste d’histoire politique et militaire de l’Amérique latine et de l’Espagne, a entrepris d’écrire une histoire des parachutistes français de 1945 à 1962, dont un premier volume est paru (Parachutistes en Indochine, Vendémiaire, 2016). Le deuxième ouvrage « Parachutistes en Algérie (1954-1958) » vient de paraître. Pour l’historienne, il existe une légende noire des parachutistes envoyés en Algérie. La déconstruire est un impératif afin de rendre compte de la réalité de l’engagement de ces combattants, majoritairement des appelés du contingent. Des premières opérations en hélicoptère dans les djebels, réalisées dans l’improvisation et l’urgence, à la bataille des frontières, en passant par le parachutage sur Suez, la bataille pour Alger et les poursuites dans le désert, Marie-Danielle Demélas revient sur la façon dont ces soldats se sont adaptés à un conflit d’un nouveau genre. Dans un temps où les archives contemporaines du Service Historique de la Défense (SHD) se referment, cet ouvrage souligne l’importance de pouvoir interroger inlassablement tous les fonds pour permettre à un débat historique de se tenir – y compris sur les questions les plus sensibles-, seul moyen de dépasser les querelles de mémoires et les postures idéologiques.

En partenariat avec le magazine Opérations Spéciales

  • Pouvez-vous vous présenter ainsi que vos travaux ?

Ma formation est classique : des études d’histoire, une thèse sous la direction de Bartolomé Bennassar. Le hasard me conduit en Amérique latine et je m’intéresse à l’Espagne. Je navigue entre les deux continents pendant quatre décennies. Très tôt, je me suis éloignée de ma formation initiale en histoire économique et sociale pour m’orienter vers l’histoire politique. Travailler sur ce type de sujet était alors pionnier : les archives n’étaient pas classées (quand elles existaient) et il n’était pas d’outils conceptuels en-dehors de la vulgate marxiste qui ne fonctionnait pas. Les études andines regroupaient des chercheurs appartenant aux disciplines les plus diverses qui se retrouvaient à l’occasion de missions sur le terrain. J’ai appris de l’Amérique latine à m’arranger de conditions difficiles, à dialoguer avec d’autres disciplines et essayer de comprendre des sociétés diverses.

Pourquoi avoir choisi de traiter de l’histoire des parachutistes ?

Le hasard et l’amitié. Partie en retraite, je me suis installée en Béarn où j’ai passé ma jeunesse, terre de parachutistes. Je me suis liée d’amitié avec un ancien, le major René Leroy, qui avait reçu le baptême du feu à Mao Khé, connu l’Indochine, l’Algérie et achevé sa carrière à la formation des réservistes parachutistes. Après deux guerres et quarante ans chez les paras, il se demandait quelle histoire il avait bien pu vivre. Je suis donc allée fouiller ce passé aux archives à Vincennes. Tout est parti de là. C’était une façon de rompre avec la spécialisation excessive qui s’est imposée à ma discipline et l’idée m’est venue d’écrire un récit qui permettrait aux parachutistes de s’y retrouver et, à ceux qui n’appartiennent pas à leur monde, de les découvrir. C’est aussi une façon de continuer à traiter de certaines modalités de la guerre comme la guerre irrégulière, le terrorisme, les guérillas…

Avez-vous eu des difficultés d’accès aux sources ?

Ma source principale a été le SHD que j’ai découvert avec émerveillement. Mais, depuis un an, l’application de l’IGI 1300 qui interdit le libre accès à une grande partie des fonds a été un coup dur. Ses effets rétroactifs interdisent même de tirer parti des cartons légalement communiqués auparavant. J’ai travaillé en toute liberté pour l’Indochine ; pour l’Algérie, j’ai dû revenir au « système D », recourir aux fonds privés, aux bulletins d’amicales, à la presse, aux mémoires… Aussi, mon histoire des parachutistes prendra fin avec le second tome 2 de leurs mésaventures algériennes : quand on est provincial et sans financement, on ne peut travailler dans des archives improbables. Je partage sur ce point la situation des jeunes chercheurs en histoire contemporaine.

  • En quoi les parachutistes en Algérie se distinguent-t-ils de leurs prédécesseurs en Indochine ?

La différence, c’est d’abord l’importance du contingent. Contrairement à l’idée reçue, les régiments parachutistes ont été, dans leur majorité, des régiments d’appelés, solidement encadrés par des officiers et des sous-officiers, en partie d’active. Ce sont des appelés qui ont sauté sur Port Fouad et Port Saïd, le 5 novembre 1956. Mais un événement littéraire —le succès des Centurions— a donné plus de visibilité à un groupe marqué par le « mal jaune", qui a existé, certes, et qui a exercé de l’influence. Mais ce n’est pas lui, pas seulement lui, qui a fait cette guerre.

  • Quelles sont les différentes étapes de l’emploi des troupes aéroportées en Algérie ?

Les parachutistes ont été requis pour redresser une situation critique, en urgence. C’est normal, ce sont des troupes d’intervention. Mais cette guerre, comme la précédente, n’a pas fait l’objet d’une réflexion stratégique pertinente de la part des politiques. On a fini par leur confier des tâches qui ne devaient pas leur revenir. En Indochine, ils jouaient les pompiers ; en Algérie, ils ont été employés à des tâches policières et de pacification. Ce qui ne les a pas empêchés d’innover sur le plan tactique (l’emploi de l’hélicoptère, des commandos, la collaboration interarmes, les transmissions, l’essor des unités spécialisées etc.).

Vous interrogez les motivations de Pâris de la Bollardière, « l’officier qui a dit non à la torture ». C’est une histoire plus complexe qu’il n’y paraît ?

En prenant en compte le contexte et la chronologie de « l’affaire Bollardière », je me suis interrogée et la proximité du général avec Jean-Jacques Servan Schreiber (JJSS) a renforcé ma curiosité. La guerre d’Algérie est encore davantage un récit militant que l’aboutissement de travaux scientifiques Ce dévoiement mériterait bien des pages. Je ne soulignerai que deux points : en 1956, quand il accepte de commander la demi-brigade de fusiliers de l’air, qui ne sont pas de bons soldats, Bollardière sait qu’une partie de ses cadres sont venus en Algérie pour faire de la politique (Barberot, Delbecque, Lemarchand, JJSS…) Sa demi-brigade a été placée en glacis d’Alger et il cumule, avant Massu, les pouvoirs civils et militaires de son secteur. L’expérience qu’il tente des commandos noirs se montre impuissante à freiner le terrorisme et l’inspection de son secteur révèle qu’il ne tient pas ses troupes. C’est tardivement, revenu en métropole, qu’il justifie son refus d’obéir à Massu et Salan par la nature des méthodes d’interrogatoire de la 10e Division Parachutiste (DP). Pourquoi ne l’a-t-il fait avant ? L’enquête mérite en effet d’être approfondie. Pour mémoire, Bollardière dirigeait les troupes aéroportées d’Indochine qu’on a accusées d’avoir employé, dès ce temps-là, les méthodes d’interrogatoire qu’il dénonce.

Vous questionnez la « légende noire » des parachutistes. Récusez-vous l’existence de violences illégales pratiquées par les parachutistes en Algérie ?

La « Légende noire » est un discours au service d’un projet politique qui se drape dans la morale. Il en va de même durant la guerre d’Algérie. Il n’est pas innocent d’employer le mot « torture » (faire souffrir pour le plaisir du tortionnaire) au lieu de « question » (faire souffrir pour obtenir l’aveu). Prétendre que la guerre respecte une légalité dans la violence est illusoire. La thèse de Martha Crenshaw (Revolutionary Terrorism. The FLN in Algeria), qui a ouvert le champ des études sur le terrorisme en 1978, n’est jamais citée par les historiens français ni algériens. La guerre d’Algérie se présente comme un emboîtement de guerres civiles ; si l’on veut traiter cet aspect de la guerre, c’est l’ensemble des acteurs qu’il faut étudier et l’on peut reprocher à tous leurs exactions. Il est évident que durant les deux premiers mois de la bataille pour Alger, alors que les parachutistes avaient l’ordre de mettre fin aux attentats dans un contexte dont ils ignoraient tout, des innocents sont morts et des coupables durement traités. Il est aussi avéré que, dès le mois de juin 1957, le colonel Godard, appuyé par les méthodes adroites de Roger Trinquier et du capitaine Léger, est parvenu à un équilibre que d’autres forces de répression dans d’autres guerres n’ont pas obtenu aussi rapidement.

Pouvez-vous nous dire quelques mots des troupes aéroportées originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique noire ?

En Algérie comme en Indochine, les troupes aéroportées ont intégré des troupes autochtones dans leurs régiments. Les 6e et 8e Régiments Parachutistes Coloniaux (RPC) ont été pour plus d’un tiers formé de paras africains. L’expérience de deux bataillons parachutistes algériens, tentée au début de la guerre, a mal fini. En revanche, les africains ont formé les premiers éléments des troupes aéroportées des pays indépendants.

  • Faut-il réhabiliter l’histoire des parachutistes en Algérie ?

Les historiens n’ont pas à distribuer les bons points ni l’opprobre. Il ne s’agit pas d’accuser, dénoncer, réhabiliter ni encenser, mais d’expliquer et comprendre l’histoire que les hommes ont faite. Et celle des parachutistes est particulièrement riche et passionnante.

Marie-Danielle Demélas, Parachutistes en Algérie (1954-1958), Paris, Vendémiaire, 2021, prix : 28 €

Docteur d’État en histoire, Marie-Danielle Demélas, spécialiste d’histoire politique et militaire de l’Amérique latine et de l’Espagne, a entrepris d’écrire une histoire des parachutistes français de 1945 à 1962, dont un premier volume est paru.

(Parachutistes en Indochine, Vendémiaire, 2016

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